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Le moment est venu de méditer sur le Plaisir ... si tant est qu'un telle chose soit possible ... Faire du plaisir un objet est déjà le perdre ... paradoxes d'un chassé-croisé mystérieux qui pourrait nous conduire à la misologie.

Penser le plaisir : encore une de ces gageures inventées par la pensée … qui ne doute de rien !  « Les dieux sont partout » disait Héraclite : l’intelligible est en toute chose ; il ne faut rien mépriser, même les réalités les  plus modestes ou les plus rebutantes. Ainsi, le plaisir, comme toute chose, serait pensable : rien en lui de véritablement opaque, rien qui puisse effaroucher le philosophe confiant dans les capacités de la raison. La langue offre comme la preuve de la possibilité de penser le plaisir : les distinctions sémantiques nombreuses le situent à sa juste place dans un ordre des notions. Il n’est ni la délectation, ni la volupté, ni la jouissance, ni la joie, ni le bonheur, ni l’intérêt … La constellation  spéculative ainsi esquissée nous donne bon espoir de pouvoir le situer et lui assigner une place.

Toutefois, il faut bien reconnaître la folie de ce projet : si le plaisir a une réalité, il échappe à toute taxinomie : le plaisir n’existe qu’en tant qu’éprouvé dans la singularité d’une subjectivité changeante. Penser le plaisir semble impossible d’entrée de jeu : comment faire du plaisir un objet et, de surcroît, un objet intellectuel alors qu’il ne se distingue pas du sujet qui en jouit sensiblement.

Pour aborder le plaisir, il faut risquer une pensée non objective, une pensée respectueuse de l’épreuve sensible ; en un mot, une pensée qui laisse sentir ce qui affleure de l’expérience. Si l’on appelle phénoménologie une pensée attentive au mode d’apparaître de la réalité, alors la pensée du plaisir est nécessairement une phénoménologie.

Il faut tout d’abord reconnaître que toute réalité ne nous apparaît pas de la même façon. Le monde environnant se donne à nous distinct de nous-mêmes : le ciel, les arbres, les autres, la ville ou la campagne apparaissent d’emblée comme extérieurs ; en même temps que nous les saisissons, nous savons qu’ils ne sont pas nous et qu’en conséquence d’autres peuvent aussi les appréhender. Inversement, les sentiments, les affects, les sensations, les émotions, les passions se donnent à nous dans l’intériorité : l’acte par lequel nous nous en apercevons fait un avec l’acte par lequel nous les éprouvons. La conscience, ici, ne se distingue nullement de son objet … de sorte qu’il n’est même plus possible, en stricte rigueur, de parler d’objet. Ce qui se donne ainsi à nous ne nous apparaît donc pas comme pouvant être perçu par d’autres. Nous avons alors affaire à une réalité non objective et, tout à la fois, bien réelle : la non-objectivité n’est pas synonyme de fiction mais caractérise un mode d’être immanent au sujet. Pour appréhender ce type de réalité, il faut inventer un rapport singulier à la langue. En effet, de façon ordinaire, la langue est à l’aise avec l’objectivité : les mots renvoient à des idées qui se donnent à comprendre à l’esprit de tous sans jamais se confondre avec l’esprit de personne. Or ici nous avons affaire à l’inverse : la réalité affective n’existe que dans la mesure où quelqu’un l’éprouve pour son propre compte.  Si la pensée du plaisir est une opération analytique qui découpe et scrute sans scrupules, on risque fort de faire disparaître ce que l’on cherche à comprendre. Penser le plaisir invite donc à repenser la pensée elle-même : il convient de redécouvrir une pensée primitive, une capacité à prendre acte de ce qui est, parfois dans le clair-obscur.  Cela suppose d’évoquer des souvenirs, d’examiner des exemples, de se mettre en situation d’éprouver ou de pouvoir éprouver : la pensée du plaisir peut être exigeante voire pénible mais elle ne rencontre vraiment le plaisir que si elle est elle-même occasion de plaisir. Il serait insensé de vouloir ex abrupto définir de plaisir ; la sagesse est de partir de l’expérience et d’y revenir toujours.